Interview : Opti / Airflex Labs

Ns : Bon, Opti, c’est ton vrai nom ?
Opti : Non, à l’état civil je suis né Pierre Serafini, mais à force, je commence à me demander… C’est le nom « d’artiste » que j’avais trouvé bien avant d’arriver à Lyon. Quand je me suis retrouvé chez Jarring Effects, l’ambiance hyper détendue et amicale était propice aux surnoms, on en a tous un d’ailleurs, et du coup Opti est resté. A l’époque c’était un délire entre le rapport à la vision (études de graphisme/multimédia oblige) le côté à la fois latin un peu prétentieux, et le dessin animé Transformers le retour d’optimus. Quand le morceau Optimistic de Radiohead est sorti, le choix était définitif…Du coup, je sursaute presque quand on m’appelle Pierre :)
Ns :Donc, tu viens de créer un label, Airflex labs, donc soit t’as pas du entendre parler de la crise du disque, soit t’es complètement cinglé…Qu’est ce qui te pousse à faire un truc pareil ?
Opti : En un mot : Passion ! Le projet tournait depuis pas mal de temps dans nos têtes, un jour on a réussi à le formuler clairement avec Nico (Led Piperz) et Aurel (Perkid). On savait qu’on avait de quoi lancer le projet, et on savait ce qu’on allait en faire. Un label de Bass Music défricheur et surtout ouvert sur le monde. Toutes ces années passées à bosser avec Jarring Effects et tout le réseau indépendant français m’a appris une chose : on ne se lance pas dans un projet de label si on veut faire de l’argent. Mais on peut en tous cas ne pas forcément en perdre, et continuer à faire avancer un son, des artistes, une scène, et l’équipe avec laquelle on bosse. C’est sûr que c’est une activité peu viable pour se tirer un salaire de nos jours, mais si on l’envisage comme une activité annexe, et qu’on travaille vraiment sur une scène bien ciblée, ça peut très très bien se passer…La troisième raison, ce serait le kiff de produire des vinyles. Ca fait tellement de bien en 2010 de recevoir tes test-pressings, de voir que la musique que tu produis est physiquement dans tes mains, et que la galette de plastique noir est le résultat du boulot de plein de métiers différents, tous sélectionnés pour arriver au meilleur projet possible, sans CTRL-Z…Quant à la crise du disque ? Ouais… Je dirais plutôt crise de l’offre :) Ces dernière années, l’offre musicale s’est mise à dépasser la demande d’une façon tellement énorme qu’on ne peut pas attendre que tout le monde en vive ou tire son épingle du jeu… ce serait malhonnête. La musique digitale permet à tout le monde de publier ses morceaux, et je trouve ça aussi génial que l’accès à la connaissance que permet internet. Effet pervers du truc ? Le public est sans arrêt sollicité par des centaines d’acteurs pour consommer du son, ça finit par banaliser la musique elle-même… Quant au téléchargement etc. j’ai beau y réfléchir, je n’y vois pas de solutions. Il faut considérer le fait que ça existe, et l’intégrer dès le départ dans les projets.
Ns : Le label est consacré en schématisant aux trucs post breaks, dubstep, bass music…Comment toi même définirais tu le truc ?
Opti : On avait formalisé ça à l’époque de la première sortie Airflex : Forward-thinking bass-driven electronics. En fait, on se concentre sur la Bass Music, au sens très large, issue de décennies de sonorités, plus ou moins underground made in UK. Ca va du Break techno (cf le Minimal Bump de Nekochan) au Dubwise trippé (BoxcutterOtherside RMX). Et on compte bien continuer à chercher des choses différentes. En gros on adhère pas à 100% à un modèle UK, on reconnaît juste l’énorme influence que leur underground peut avoir sur le monde de la musique en général, et on cherche à bosser avec ces gens là, prioritairement. Le Dubstep, qui fait beaucoup parler de lui en ce moment, est une évolution de genres qui étaient là bien avant lui, comme le Garage, le 2-Step, le 4/4… D’ailleurs au départ ça s’appelait du Halfstep. Mais j’ai vraiment l’impression que cette école a réussi la plus parfaite synthèse de toutes les musiques urbaines qui existaient jusque là… Aujourd’hui, la signature rythmique du Dubstep s’est tellement diffusée que les rappeurs West Coast comme les instrumentiste Jazz s’y mettent. C’est juste fou… Ce qui avait commencé comme un retour à la respiration, avec des plaques super deep, mentales à souhait, en est arrivé à séduire aussi bien le Wu-Tang, Modeselektor,  Lilly Allen, les Kills ou Basement Jaxx…La scène break est très vivante aussi, avec des labels comme Coin Operated, Ugly Funk, et des artistes comme Si-Begg, Kanji Kinetic. C’est le style de prédilection de Perkid, un son Wonky techno super efficace sur un dancefloor et bien mental en même temps. Super alternative à la turbine ultra-compressée du moment. Même Laurent Garnier a admis que cette scène était sans doute la plus vivace en ce moment dans une interview sur Resident Advisor .

Ns : Peux tu nous présenter les artistes du label ?  Quelles sont les sorties prévues dans les mois qui viennent ?
Opti : Le label en est à 5 références, dont 2 vinyles. Il devient difficile de tout presser de nos jours, donc on alterne, avec un rythme plus ou moins fixe de 2/3 sorties digitales entre chaque vinyle. Pas de cd pour le moment, ce support ne nous a jamais vraiment fait rêver, mais qui sait…
Concernant la présentation des artiste :
Honneur aux dames, Nekochan : A la base instrumentiste et chanteuse, elle joue sur un registre très personnel. Elle arrive à mélanger les codes de la pop et des musiques classiques ou orientales avec ceux du Dubstep, de la Techno, et en même temps, elle peut te sortir une ballade au piano… une vraie artiste complète, et d’ailleurs une des rares de tous ceux que je connaisse qui sait véritablement lire et écrire une partition. Coup de coeur pour nous, et gros soutien en Angleterre autour de son prochain maxi « Minimal Bump ». C’est sorti depuis le 22 Février, en vinyle et digital, et j’espère qu’on va en entendre parler.
Led Piperz : A l’origine du label, un des trois membres fondateurs, vidéaste de l’irremplaçable groupe High Tone (qui est d’ailleurs en studio en ce moment, big up). Le son de Led Piperz est inspiré à la fois par un truc très post-rave, les sons originels du dubstep/breakstep, et des musiques plus analogiques comme le Dub et le Hip Hop. Ca donne des morceaux assez épiques, pleins de mouvements et d’histoires, et un live monstrueux qui a super bien tourné cette année.
Gritt : Gros dubstep Hollandais. C’est un peu notre Mr Gros Son. Un bonhomme assez incroyable avec un gros background breakbeat, des centaines de dates en DJ, et en même temps un gros live qui cartonne. Il a une approche très mature des mouvements qui agitent les scènes et sait aussi bien passer d’une bassline qui casse les genoux qu’à des breaks ultra fins et inventifs. A voir sur scène au Rail Théâtre le 16 Avril, avec Flatmate, Phace et moi.
Hubwar : A la fois producteur, DJ et organisateur de soirées, Hubwar est un peu l’ambassadeur du son qu’on défend dans le sud-ouest de la France. Il a une approche hyper personnelle du son aussi, un peu entre Skream, Shackleton et Amon Tobin. Il est tellement hyperactif qu’il a vraiment réussi à créer de réels rendez-vous réguliers sur Toulouse, Béziers, Montpellier et toute la région. Son premier maxi sort mi Mars.
Flatmate : Le duo lyonnais qui monte. Leur Breakstep est varié, coloré, funky, dansant et puissant. On les suit depuis longtemps, et on est super heureux de les accueillir sur le label. Ils avaient sorti un maxi complètement dingue qui s’est écoulé en quelques semaines sur le label Ruff. Ils ont aussi reçu pas mal de bons retours sur leur remix de Parachute Ending de Birdy Nam Nam. Je crois qu’ils ont compris un truc, et dans leur approche, ils incarnent bien ce qu’on défend. La bass music n’est pas nécessairement une scène de punks à capuche et piercing-casquette. On vient de finir le mastering de leur prochain maxi, ça sort mi-Avril, et ça envoie.
Pour la suite, on travaille avec Major Klemt et Ohmwerk, les deux fondateurs de Polygohm records, qui se sont vraiment fait un nom sur cette scène, et qui comptent à mon avis parmi les producteurs les plus doués de la scène électronique lyonnaise. Ils sont à un niveau de conscience du son qui se rapproche vraiment des meilleurs producteurs internationaux, et vu qu’on bosse ensemble depuis des années sur les soirées, la musique, etc… ça paraissait évident de leur proposer un maxi chacun. Major Klemt ouvrira le bal en Mai et Ohmwerk suivra, en Septembre. On a aussi un EP de remixes de Nekochan qui est sur les rails, ainsi que plein d’autres projets. 2010 s’annonce chargée :)

Ns : Tu te bats pour cette musique, des fois de façons un peu virulente. Tu as un sentiment d’ignorance, ou de frilosité autour de ces genres musicaux ?
Opti : Virulent ? Moi ? Oui, c’est vrai que j’ai tendance à m’exprimer de façon super claire et énergique. C’est un truc sur lequel je bosse, intégrer un peu plus de diplomatie, mais j’ai super du mal à pas monter au créneau. La faute au sang italien du sud j’imagine :) Effectivement, je défends cette scène tous les jours, c’est un vrai sacerdoce, un truc que je ne peux pas m’empêcher de faire. Je crois que cette scène, à Lyon, est extrêmement importante, vivace, et possède des atouts incroyables. D’ailleurs, les anglais ne s’y trompent pas ! Il y a un renouveau des énergies complètement dingue ici, et assez souvent, on a encore l’impression que de vieux clichés hérités de la façon dont les français ont intégré la Drum&Bass ou la jungle, avec une esthétique très free-party, teuf, etc. continuent à ternir le travail de nos artistes. A la Fabric à Londres, le public qui vient danser sur du Dubstep ou de l’électronique pointue est incroyablement varié et frais. Une fois que tu as vu ça, tu penses plus vraiment à tout ça de la même manière.
Dans mon dernier coup de gueule en date, je parlais justement de Nuits Sonores, et je vous interpellais sur le fait que Nekochan se retrouve playlistée sur la BBC aux côtés d’un artiste comme Joy Orbinson – dont vous aviez déjà parlé – et que je ne voyais personne réagir, aucun soutien arriver, malgré le fait que j’aie contacté pas mal de membres de l’équipe. Au bout d’un moment c’est vrai que ça gonfle un peu ce truc… D’être un minimum reconnu pour le travail du label à l’étranger, dans des pays où 25 galettes du même style sortent chaque lundi, et que chez toi, dans ta propre ville, ceux qui pourraient mettre le truc en avant ne le font pas. On a déjà tendance à être bien seuls, bien Do It Yourself dans nos esthétiques, et je continue à croire que Nuits Sonores pourrait faire BEAUCOUP plus pour la scène locale. L’outil que représente le festival est somptueux et c’est effectivement souvent l’occasion de voir des artistes que peu d’autres structures pourraient faire venir à Lyon, mais trop peu d’entre nous en profitent au final. La réputation de ville électro de Lyon n’est – à mon sens – pas venue du fait qu’un festival dédié s’y soit tenu, mais bien du travail de fond DIY et de la création de gens qui étaient là avant nous, avec le Pez’Ner et des gens comme High Tone, Le Peuple, Flore, Paral-lel, Umwelt et bien d’autres. Tous les trucs qui explosent un jour viennent forcément d’un underground; oublier ça, c’est dangereux. Stay with us !
En tous cas, merci de me donner l’occasion d’en parler chez vous :)
Ns : Tu proposes aussi sur le site internet du label, un mix que tu as réalisé, à télécharger ou en streaming, où tu joues les  »stars » du genre…Peux tu nous donner ta couleur et ta vision de ce mix pas mal du tout…
Opti : Le mix dont tu parles est fait d’une sélection de tracks plutôt orientés Intelligent Bass Music. C’est un peu mon son de prédilection, un hybride de Garage, de 2-Step, de Techno et de Dub minimal allemand. On y retrouve des pionniers du genre comme Scuba, Burial, Headhunter aux côtés de nouveaux talents comme Brackles, Mount Kimbie, et certains autres artistes qui ont explosés ces dernières années comme Martyn, 2562, Pangaea ou Falty DL. Je me sens une réelle affinité avec ce son, quand je mixe ces tracks ensemble, ça me soulève complètement, tout en gardant un vrai côté dancefloor dynamique, deep et sensuel. C’est de la musique avec une certaine classe, et une poésie qu’on ne retrouve que difficilement dans l’electro hyper compressée qu’on nous sert trop souvent.
Encore une fois, c’est marrant, j’ai eu plein de retours sur ce mix, principalement d’Allemagne, de Hollande et d’Angleterre. Espérons que le public français prenne un peu le train en marche, parce qu’il se passe des choses incroyables dans toutes ces scènes, et les artistes français ont un vrai potentiel pour aller taquiner les anglais sur leur terrain, mais il faut du soutien pour ça, déjà en local !

Ns : D’autres trucs à rajouter ?
Opti : Ok, alors quelques trucs en vrac, a suivre sur Lyon : 
- Le retour de l’équipe des soirées Temple of Bass, avec de nouvelles soirées Bass Headz (26/03 Bass Headz ! @ Sonic   /   16/04 Bass Headz ! @ Rail Théâtre   /   07/05 Bass Headz ! @ Sonic)
- Les sorties de Jarring et le nouveau collectif à venir : Active Disorder
- Toutes les soirées du Sonic (merci, merci, merci)
- La jeune écurie Dawn Records, avec Jean Paul Sarce, VoPhoniq (gros gros coup de coeur) et les super visus de Weirrrd
- Les soirées de la toute aussi jeune équipe de Wildcats, avec son porte drapeau Sawgood.
- les soirées funs, sauvages et délectables du crew Jean Booty
- le son de Taste, side project d’un des deux de Flatmate, qui lui a valu de jouer aux côtés de Oizo ou Sebastian.
- le son de Douster
- les 10 ans de Bee
- la nouvelle compile BRK
Et puis bien entendu toutes nos sorties :) Cheers !

NB : Si vous voulez découvrir tout ce son, un petit passage sur notre myspace, notre soundcloud ou notre site : http://airflexlabs.com / http://myspace.com/airflexlabs / http://soundcloud.com/airflexlabs

6 Responses to Interview : Opti / Airflex Labs

  1. Excellente interview.
    J’aime bien le ton, j’aime bien le propos, j’adhère !

    Et puis, pour une fois, une conclusion en forme de big up aux autres labels ou orgas, ça fait plaiz aussi

    C’est vrai que ça fait du bien des énergies comme ca à lyon, il faut soutenir !
    A quand un echo sonore BASS d’ailleurs ? y’a beaucoup plus de producteurs dans ce style à Lyon que dans les autres trucs techno, etc… !

    chapo Mr opti, pour le mix (ENORME), l’interview et tout ça.

  2. bah, ça devrait venir…mais bon, si il y a beaucoup plus de producteurs dans ce style à Lyon, il devrait déja y avoir beaucoup plus de soirées non ?

  3. Salut Cyrille
    Il y en a des soirées je crois, entre Bass, Headz, Puzzle Rumble, etc… Mais c’est dans les petits lieu (sonic, marquise) et a chaque fois c’est trop blindé.
    ça serait bien à la plateforme.

    opti parle d une soirée Bass headz au rail théatre le 16 Avril. Pas eu l’info encore mais ça fera du bien !!!

  4. Une soirée à la Plateforme, ça ne saurait tarder ^^

  5. Encore un mec qui dit : « Encore une fois, c’est marrant, j’ai eu plein de retours sur ce mix, principalement d’Allemagne, de Hollande et d’Angleterre. » Y’a qu’en France que tu marches pas quoi (arf arf) et sans faire l’ancien à l’époque du Pezner, de l’Hyptonic, du Zoo, de La Pyramide …, on entendait moyen parler de Flore, Paral-lel, Umwelt (sauf en tant que Freddydj’s (respect)).
    J’aime pas la réécriture de l’histoire !

  6. Raoul

    Je n’ai jamais prétendu ré-écrire quoi que ce soit, je listais des trucs importants pour nous.

    Et sinon, oui, comme tu dois le savoir, vu que tu as l’air de traîner dans le circuit depuis un petit moment, il y a des genres de musique qui mettent longtemps à s’installer en France.

    P.S : Le bicarbonate de soude ça marche bien contre les aigreurs, essaie à l’occasion :)

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